Qui témoigne pour le témoin ? La Bibliothèque de Rilke (Cheyne éditeur, 2023), le premier livre de Harri Veivo, poète d’expression française né en Finlande en 1969, s’achevait sur un essai intitulé « Chanter faux », dans lequel on pouvait lire les phrases suivantes : « Le 22 mars 2016, la bombe a explosé dans le métro à sept mètres de moi. Elle m’a jeté sur les rails à travers la porte qui a cédé au blast. Dans mes souvenirs, je n’entends aucun son. Tout mon champ de vision devient d’un coup orange, d’un orange éclatant, ensuite je me trouve sur les rails, remonte sur le quai en face, sors par les couloirs qui sont vides dans mes souvenirs, mais que les vidéos des caméras de surveillance que j’ai pu voir plus tard montrent pleins de gens qui fuient la scène de l’attentat. Aucun son. Mes deux tympans, crevés ce jour-là, se sont cicatrisés. Reste un acouphène qui revient le soir dans des moments de fatigue ou d’ivresse. C’est le son de l’explosion que je n’ai pas entendu au moment de l’attentat mais qui m’accompagne maintenant. Il est déconnecté de la réalité. Rien ici et maintenant ne le produit. Et ce n’est pas moi qui me souviens de l’événement. Une voix indépendante de ma volonté et de ma personne résonne en moi, et nulle part ailleurs. L’explosion continue. Les shrapnels cherchent leur cible. »
9 h 11 est le livre qui donne à entendre cette voix qui continue de résonner dans le sujet exposé à l’explosion. Il ne s’agit pas d’un témoignage à la première personne. Aucune position de victime n’y est revendiquée, le « je » n’apparaît jamais dans le texte – seulement dans la courte postface qui situe les enjeux de l’écriture du poème. Il ne s’agit pas non plus d’une reconstitution de l’attentat, qui reste irreprésentable. Le moment qui donne son titre au livre correspond surtout aux secondes qui précèdent l’évènement proprement dit – moment mystérieux où, à la station de Maelbeek, l’homme portant une bombe dans son sac à dos est descendu de la rame de métro et a changé de voiture, avant de se faire exploser, emportant seize personnes dans la mort avec lui.
Dans ce poème faussement épique, l’explosion n’est évoquée qu’au futur, en asymptote, colorant rétroactivement de son ombre portée la vie qu’elle va venir détruire. En restant dans le moment avant, où tout est encore possible et la bombe n’a pas encore atteint les corps, la voix du poème peut témoigner pour le témoin, c’est-à-dire, ici, chercher, obstinément, à sauver quelque chose de la destruction.
Cet espace de la vie située sur le fil tenu de ce qui la sépare de la mort est exploré dans 9 h 11 avec une grande lucidité. Le poème ne ramènera pas les morts à la vie. Il ne réparera pas non plus les séquelles laissées par l’événement dans les corps qui l’ont vécu. Il ne s’agit pas de littérature de consolation, encore moins d’un texte proposant des enseignements. La première chose que le poème s’attache à sauver est peut-être l’irréductibilité de ce qui s’est passé, se refusant à en faire un quelconque symbole. La langue, résolument pauvre et sans apprêt, se tient en retrait de tout discours de savoir et position prophétique. Dans sa scansion répétitive, elle cherche surtout à se confronter à la faille que l’événement creuse dans les corps, dans la ville, dans le langage – à trouver une forme qui ne recouvre pas l’événement de la chape d’un sens.
Dans l’essai éponyme de La Bibliothèque de Rilke, suite au récit d’une agression subie à l’adolescence, Harri Veivo écrivait : « Je sais aujourd’hui que j’ai aperçu la vérité, là, sur le sentier enneigé. La violence est partout ; la communauté humaine ne repose sur rien ; il n’y a pas d’extériorité, ou plus précisément, l’extériorité, c’est la violence, et elle est partout. »
Dans 9 h 11, il s’agit de placer la vie humaine face à cette violence qui la traverse, avec la société en fragile interface. Le poème fait ressortir l’opacité de ces vies que l’explosion est venue stopper net, sans chercher à les sublimer ni à les enfermer dans une quelconque identité. L’événement fait irruption dans le quotidien monotone d’une capitale européenne, et les individus composant cette foule d’anonymes où un homme parmi d’autres choisit, un beau matin, la destruction, sont infigurables, réduits à leur rôle dans un jeu social que l’explosion fera voler en éclat.
Cette réserve que garde le poème vis-à-vis de la représentation des êtres et de l’événement n’a d’égal que sa manière d’inscrire, dans la simultanéité du moment qui lui donne son titre, des changements constants de rythme et de focalisation, inventant des mises en relation ouvertes sur la ville au-dehors, dans une conscience aiguë de l’entrelacement des vies. Tendu vers un événement qu’il ne peut atteindre, le poème s’ouvre de l’intérieur sur une multiplicité de détails et possibilités, qu’il parvient à sauver non seulement du sens, mais de l’inattention. Ces petites figures singulières en-deçà du récit ménagent, au sein de la construction implacable de 9 h 11, une place pour la beauté et la gratuité de cette existence en partage que la violence aveugle cherche à détruire – jusqu’à la révélation finale qui, en un court-circuit entre l’espace du monde et celui du livre, fait surgir avec force le rapport entre la page blanche et ce que les signes noirs qui s’y impriment peuvent, aussi réducteurs soient-ils, arracher au néant.
Dans son essai intitulé « Attention et poésie », repris dans le recueil Les Impardonnables, Cristina Campo après avoir développé l’opposition établie par Simone Weil entre imagination et attention, notait que : « “Souffrir pour quelque chose, c’est lui avoir accordé une attention extrême.” (Ainsi Homère souffre-t-il pour les Troyens, contemple-t-il la mort d’Hector ; ainsi le maître d’épée japonais ne fait-il pas la différence entre sa propre mort et celle de l’adversaire.) Et avoir accordé à une chose une attention extrême, c’est avoir accepté de la souffrir jusqu’à la fin, et non seulement de la souffrir mais de souffrir pour elle, de se placer comme un écran entre elle et tout ce qui peut la menacer, en nous et en dehors de nous. C’est avoir supporté tout le poids de ces menaces obscures et incessantes qui sont la condition même de la joie. Ici l’attention rejoint sans doute sa forme la plus pure, son nom le plus exact : c’est la responsabilité, la capacité de répondre pour quelque chose ou pour quelqu’un, qui nourrit selon une égale mesure la poésie, l’entente entre les êtres et l’opposition au mal. Car toute erreur humaine, poétique, spirituelle, n’est rien d’autre en vérité qu’un manque d’attention. Demander à un homme de ne jamais se distraire, de soustraire sans relâche sa capacité d’attention à l’équivoque de l’imagination, à la paresse de l’habitude et à l’hypnose des mœurs, c’est lui demander de réaliser sa forme majeure. C’est lui demander de se tenir proche de la sainteté en un siècle qui semble aspirer seulement, avec une fureur aveugle et un succès tragique, au divorce total entre l’esprit humain et son intime faculté d’attention. »
En donnant charge à la littérature de revenir sans relâche au réel, sans s’échapper dans l’imaginaire, c’est dans cette attention à l’autre que Harri Veivo situe, dans 9 h 11, l’enjeu de la poésie. À travers elle, c’est la compassion pour la vie même, dans son irréductible multiplicité, qui témoigne pour le témoin.