Sur le revers de la porte, la lumière a fait naufrage. Flanc sombre de la montagne. Les phares restent à la lisière. Au cœur de la forêt, la solitude fait rage, autant que la communauté animale croît. Je fais ricocher des cailloux sur la surface du ruisseau. Appât orienté depuis la lenteur de la main. Amplification du jeu ou bien de l’animal. Transfert de l’opacité des corps. L’épaisseur de la page se tisse au fil des arbres. Toujours être parallèle. Coudre le vide avec des mains transparentes.
13.5 x
21.5 cm,
48 pages,
12 €
ISBN : 979-10-986362-2-6
humus est le premier livre publié de la poétesse française Marthe-Samya Dahech. Aussi rigoureux dans sa forme qu’indéfini dans son propos, c’est un livre tout entier situé dans une forêt dont on comprend vite qu’elle n’est ni réelle ni seulement allégorique, mais plutôt un espace figural, dans lequel se déploie un vaste répertoire de gestes et d’images dont la portée va au-delà du lieu physique qui les accueille.
Tout à la fois récit elliptique, recueil de poèmes en prose et réflexion plus vaste sur l’incarnation humaine, on y suit les tribulations d’un je, féminin, dont on ne saura jamais ce qui a pu le conduire dans cette forêt – et dont on ne saura, au fond, jamais grand-chose, tant il fonctionne plutôt comme une position, une présence humaine dans un espace dénué de semblables.
Cette sortie du biographique permet l’ouverture sur d’autres formes de rencontre, avec les éléments, avec quelques animaux – dont la présence semble davantage relever de l’héraldique que du nature writing, dès lors qu’ils fonctionnent surtout comme des figures d’altérité sans grande consistance individuelle – ainsi qu’avec une énigmatique page blanche, qui accompagne le je tout au long de son parcours dans la forêt, et dont la signification reste ouverte jusqu’au bout.
Si cette forêt est un espace hors du temps, visiblement à l’écart des enjeux de notre monde contemporain, deux citations, placées en exergue, nous mettent sur la piste de ce en quoi ce mode de représentation quasi mythique concerne malgré tout notre humanité en partage.
La première, de Simone Weil, inscrit la forêt au sein d’un système de référence plus vaste fonctionnant comme métaphore de l’élévation spirituelle – la forêt n’étant alors qu’une étape sur l’ascension d’une montagne, qu’il s’agira de laisser derrière soi afin de monter plus haut.
Dans l’autre citation, de la poétesse québecoise Marie Uguay, la forêt est une image faisant signe non plus du côté d’un état intérieur, mais de la poésie elle-même comme pratique exploratoire du langage, où rien n’est jamais fixé d’avance, et où ce qui se joue a moins à voir avec la maîtrise d’une situation énonciative déterminée par un contenu de sens à transmettre à quelqu’un qu’avec une cartographie des mouvements qui débordent le sujet au sein de ce système à la fois dans le monde et parallèle à celui-ci qu’est la langue.
Qu’on la voie comme une image de la nuit obscure de l’âme ou d’une présence au monde qui nous échappe, la forêt ouvre en tout cas dans ce livre un espace intérieur-extérieur au sujet, qui sous-tend l’expérience, la connaissance et la pensée, tout en restant insaisissable en tant que tel – ce qu’humus explore par le biais d’une écriture qui, à partir d’un ensemble relativement délimité de composants formels (juxtapositions, décalages et déplacements, inversions fulgurantes des rôles et des rapports d’autorité et d’appartenance, courts-circuits entre contextes a priori hétérogènes), construit un système cohérent mais dont le sens est constamment ajourné.
Tout y est perpétuellement figure d’autre chose, au sein d’un réseau de correspondances infini où les termes reviennent dans des constellations à chaque fois nouvelles, portées par les possibilités de jeu ouvertes par l’arbitraire du signe (possibilités dont on sent qu’elles ne sont pas épuisées au terme de la progression du livre, mais que d’autres variations seraient encore possibles). En cela, le livre interroge en permanence non seulement la place du sujet dans un monde qui le dépasse, mais aussi celle du langage comme outil à partir duquel se forgent de nouvelles relations – partant de nouvelles actions possibles.
De fait, humus fait surtout du retour à la nature autre chose qu’un retrait hors du monde, dès lors que ce qui s’inscrit dans son singulier lyrisme impersonnel – en particulier dans l’usage répété des phrases nominales et des impératifs pouvant rappeler par moments certaines proses de Claude Royet-Journoud – est avant tout question de gestes, de déplacements du corps et de la pensée relevant moins du développement personnel que d’une exploration des conditions communes d’incarnation.
En cela, humus est fidèle au programme tracé par Valère Novarina dans ces deux phrases de Pendant la matière, qui, jusque dans leur phrasé, entrent en résonance avec le livre de Marthe-Samya Dahech : « Pratiquer l’incarnation sans distance. Avec humilité, c’est-à-dire le goût d’humus qu’il y a dans l’homme, le goût de la terre toujours dans notre bouche, l’odeur d’humus qu’il y a dans l’homme. »